3 - Confusion
Ce matin, je me suis réveillée et je parlais le grec. Pourquoi le grec ?
Certes, je rentrais d’un voyage de quatre jours à Athènes, mais de là à ce que la petite phrase dans ma tête s’hellénise, il y avait de quoi surprendre. Même lorsque j’y avais habité pendant onze
ans, il y a bien longtemps, la petite phrase était restée francophone. En quoi ce bref séjour m’avait-il donc tant marquée ? Mystère.
A force de voyager, il m’est déjà arrive plusieurs fois de me réveiller sans trop
savoir où je suis, ou de vouloir me laver les dents assise sur le rebord de la baignoire… dans un appartement où je n’ai pas de baignoire. Il m’est déjà arrivé de baragouiner dans des langues
improbables lorsque je suis réveillée par surprise. Mais la petite phrase en grec ? Non !
J’essayais de me faire ces réflexions en français, mais
ολα στα ελληvικα μου’ρχωταvε συvεχως.
Cela dura quatre jours. Je commençais à m’inquiéter, vu que je n’entretiens pas
d’affinité particulière avec le pays de Melina Mercouri. C’est reparti comme c’était venu. Une intrusion linguistique passagère. Depuis, je me surveille, je guette l’envahisseur glossique. Un
moment d’égarement, et hop ! On ne sait qui pourrait en profiter pour s’introduire dans le secret de mes pensées les plus intimes, les dénaturant même en les formulant dans une langue ayant
ses propres concepts et tabous.
Avec peut-être New York, Beyrouth est cependant une des rares villes au monde ou
nul ne trouvera étrange cette mésaventure. Bien qu’ancrée dans sa culture montagnarde, ses appartenances religieuses, son caractère moyen-oriental, Beyrouth est en même temps une ville de
métissage, où l’on entend dans la rue plusieurs langues, parfois dans la même phrase. De par la qualité des écoles qui enseignent l’anglais ou le français comme co-première langue avec l’arabe
pour la plupart, les séjours à l’étranger choisis ou forcés, la présence d’amis ou membres de famille émigrés aux quatre coins du monde, les Libanais vivent la mixité culturelle de façon très
naturelle.
Quelle que soit votre nationalité, votre chauffeur de taxi vous dira :
« Paris ? J’y ai vécu dix ans ! Berlin ? Mon frère y travaille. Rio ? J’y suis né ! » Et de réciter quelques phrases dans votre langue. Plus mystérieuse est la
transmission à travers plusieurs générations des mots turcs employés lorsque l’on joue au backgammon – et seulement à ce moment-là car l’envahisseur turc est honni le reste du temps – pour décrire la combinaison de dés d’un joueur ou une figure particulière.
Dans la rue, dans les cafés, une foule multicolore emploie l’anglais, le francais,
l’arabe et souvent d’autres langues, en même temps. Famille mixtes ? Libanais de l’étranger, revenus au pays ? Libanais éduqués dans des écoles polyglottes ? Difficile de
départager, tout cela cohabite, se mélange, s’échange, en permanence.
Quoi qu’en disent ses nationalistes de tous bords –oui, même le nationalisme est
pluriel ici – Beyrouth est une des capitales du monde.
4 – Inch’allah Boukra
S’il y a deux mots que vous retiendrez sans peine de votre séjour dans un pays
arabe, ce sont bien ceux-ci: Boukra (demain) et Inch’allah (si Dieu le veut). La combinaison des deux n’annonce rien de bon.
La première fois que l’on m’a dit Boukra, j’ai cru que le type allait réellement
venir le lendemain. J’ai attendu.
Je venais d’ouvrir un bureau à Beyrouth, et il me fallait le meubler, l’équiper,
mettre l’électricité aux normes quant je réalisai que le courant était encore au 110 - c’est- à -dire le système d’avant-guerre, trouver une ligne de téléphone et une connexion Internet… que de
Boukra et d’Inch’allah m’attendaient !
Le premier jour, j’ai gardé mon sang-froid et me suis dit qu’il allait venir le
lendemain. Mais le lendemain, rien. Ce qui m’étonnait quand même, c’est qu’il avait mon numéro de téléphone portable et aurait pu me contacter en cas de problème. Au bout d’un moment, agacée, je
l’appelle moi-même et demande d’un ton sans appel pourquoi le meuble n’est pas livré.
« Quel meuble ?
- Mais enfin, je suis venue dans votre boutique, j’ai avancé la moitié de la somme pour un meuble à livrer
hier, et vous ne m’avez même pas appelée ! »
Ah ! Je me rappelle ces moments, qui me font sourire maintenant. Comme j’étais
naïve et impatiente ! C’était avant de comprendre que Boukra veut dire quelque chose comme : « je suis d’accord sur le principe pour effectuer ce dont on vient de discuter. Si j’en
ai l’occasion, si j’ai besoin d’argent, si j’ai du temps, si mon épouse ne m’envoie pas faire des commissions, si je ne reçois pas de demande plus alléchante que la votre, je le ferai un jour. »
Quant à Inch’allah, c’est un terme que l’on utilise souvent dans la culture
musulmane. Il signifie que tout ce que l’on fait sur terre est soumis à la volonté de Dieu. Il serait trop présomptueux –et téméraire- voire blasphématoire, de dire : « J’ai décidé de
faire ceci ». L’attitude respectueuse commande de dire : « J’aimerais faire ceci, si cela correspond à la volonté de Dieu ».
Cette attitude très noble et très modeste s’est avec le temps pervertie de façon à
déresponsabiliser totalement le quidam, puisque s’il n’a pas livré les meubles, il y a bien quelqu’un au-dessus de lui qui lui a conseillé que faire la sieste était plus approprié.
Un jour, nous organisâmes une réunion avec différents partenaires et spécialistes
dans notre domaine. Le délai d’arrivée des participants s’étalait sur ¾ d’heure environ. Ce qui semait une belle pagaille entre personnes qui entraient, sortaient, prenaient un café, discutaient
à la porte, sans compter les techniciens censés préparer la salle et s’occuper des aspects techniques.
Une de ces personnes, un homme d’une trentaine d’année, était habillé d’un style
tellement indéfinissable que je n’arrivais pas à imaginer si c’était un technicien pour la salle ou un de nos invites. Mon employé libanais, qui avait envoyé lui-même certaines des invitations et
qui le connaissait peut-être, avait disparu comme par enchantement.
Je me dirigeai vers lui pour me présenter. Il se présente à son tour, mais en
donnant son nom seulement, et pas sa fonction. J’insiste : « Et… vous êtes participant à cet atelier ? »
- Inch’allah. »
Ce monsieur s’est inscrit à une réunion, il s’y rend, il est déjà dans la salle, il
discute avec les organisateurs, mais, sait-on jamais, Dieu va peut-être faire tomber le ciel sur sa tête dans la demi-minute qui suit, l’empêchant effectivement de participer à la réunion qui va
débuter incessamment sous peu. Il ne peut prendre le risque de passer pour menteur ou de s’attirer le courroux d’Allah !
Pire, si vous demandez quelque chose et que l’on vous réponde « Boukra
Inch’allah », alors vous avez très peu de chances que cela arrive, du moins dans des délais raisonnables en termes de vie humaine. La dose de fatalisme que cela présuppose est au-delà de
l’entendement de l’homo sapiens moyen.
« Boukra Inch’allah », ça veut dire en gros : « ce serait
malpoli de vous refuser quelque chose, alors disons que nous sommes d’accord, mais ne nous engageons pas plus loin afin de préserver nos bonnes relations. »
5 – Toponymie
Si vous cherchez une rue à Beyrouth, inutile de vous munir d’un plan pour y repérer
l’objet de vous désirs.
Si de nombreuses rues portent effectivement un nom, par une espèce de rejet naturel
et permanent de tout ordre et de toute norme administrative, les Beyrouthins utilisent en général d’autres noms que ceux officiellement attribués aux rues.
Ainsi, pour vous rendre rue Gouraud, il faut indiquer au chauffeur de taxi :
Gemmayze, rue du Dr Nicolas Rebeiz : montée Joumblatt, rue de Damas : Furn el-Chebbak etc.
Même les place les plus connues, les plus symboliques de Beyrouth, portent de
multiples noms : la place des Martyrs, de Canons ou de La Liberté ne font qu’une, de même pour la place de l’Etoile, de l’Horloge ou du Parlement.
Deux rues échappent à cette rebaptisation systématique : la rue Hamra et la
rue Monot, mais dans ce dernier cas la réalité elle-même s’est chargée de pervertir le nom puisque ce bon père jésuite fondateur de l’Université St-Joseph ne savait pas que son nom serait celui
de le rue la plus chaude de Beyrouth, où bars et boites se succèdent du haut en bas (il vaut mieux la parcourir de haut en bas, surtout si l’on entre de temps en
temps dans l’un de ces merveilleux établissements pour y consommer).
Quant à la rue Hamra, du nom d’un de ses premiers résidents, elle a donne son nom à
tout le quartier et à ce titre est utilisable pour indiquer où l’on veut aller. Car mieux qu’un nom de rue, ce qui réjouit au plus haut point les Libanais est de donner un nom de direction, de
lieu-dit. Là, vous faites vraiment partie du paysage local. Car cela permet ensuite d’entamer de longues digressions qui font passer le temps :
« Près de l’ambassade britannique - mais l’ancienne.
- Ah oui ! Et on prend à gauche avant la pharmacie.
- Exactement. Il y avait là une boulangerie avant, les
meilleurs chaussons aux épinards de Beyrouth !
- Vous plaisantez ? On venait de Saida pour en acheter. Un jour, l’ambassadeur russe en voulait. Vous
la connaissez celle-là ? »
Etc. etc.
Si vous n’aimez pas causer, achetez une voiture. Et une assurance-vie. Mais ne
cherchez pas les rues sur la carte, vous ne trouverez jamais.
6 – Loisirs beyrouthins
Quels sont les loisirs des Beyrouthins ? Bien sur, il y a tout d’abord le
narguilé, que l’on fume chez soi ou dans la plupart des établissements, mais surtout, avec délices, au café Gemmayze ou au café Raouda.
Tout, de la préparation a la consommation, s’inscrit dans le temps oriental, la
durée, la joie de goûter la vie, tout doucement. Il faut d’abord sortir l’engin, éventuellement le laver, vérifier que les différentes pièces marchent. En général, on rafistole toujours
quelquechose : le raccord entre le vase et le tuyau n’est pas parfait, on insère un morceau de kleenex mouille pour bien rendre étanche le narguilé et ne pas perdre une seule bouffée de
délicieux tabac.
Selon le tabac que vous utilisez (« ajameh » ou « mouassal »),
la préparation sera différente : il faut tremper dans l’eau le tabac persan pleines feuilles, puis le presser pour ne garder qu’une poignée de feuilles humides, qu’on place sur un support
spécial, puis le charbon par-dessus. Pour le tabac « mouassal », une fois que vous avez choisi votre parfum : pomme, cerise, raisin, jasmin…, il suffit de déposer une poignée du
tabac colore et poisseux sur un support différent cette fois (plus creux que pour le tabac persan), de le recouvrir de papier d’aluminium et poser
dessus le charbon.
Pour le charbon, il y a différentes écoles : préparer du vrai charbon de bois
dans un petit poêle (cela ne fait que prendre encore un peu plus de ce délicieux temps qui s’écoule lentement), ou, si vous etes du genre paresseux, utiliser de petits cylindres de charbon tout
prêts.
Apres ces longues minutes, vous pouvez enfin profiter de votre création et la fumer
en prenant tout votre temps, seul(e) ou avec des amis.
Vous pouvez aussi déguster le narguilé dans les innombrables bistros, cafés et
restaurants de Beyrouth, ou on le prépare pour vous. Le comble de la perfection étant de tirer des bouffées de narguilé en jouant au backgammon et en sirotant de délicieux sirops de fruit, du
mate ou une bière Almaza.
Mais comme a Beyrouth tout est possible, on peut aussi se faire livrer le narguilé
tout prêt a domicile. L’étape de préparation ainsi évitée, on peut profiter directement du plaisir que procure cette pipe a eau, et la partager en famille ou avec des amis.
Qui n’a jamais vu dans le ciel de Beyrouth un groupe de pigeons voler en cercles
au-dessus des toits de la ville ? Un autre loisir dont les origines se perdent dans le passe, que dis-je loisir, un véritable sport de compétition avec ses règles et ses adeptes chevronnes,
consiste à élever des pigeons et les livrer à de curieuses actions.
Les éleveurs de pigeons de Beyrouth, qui disposent forcement d’un toit ou une cage
abrite les oiseaux, les entraînent à effectuer des vols en cercle au-dessus de leur maison. L’astuce consiste à repérer un autre groupe volant en cercle, et, pas mimétisme, l’attirer au sein de
son propre élevage. L’ensemble des pigeons (les votres et ceux voles à votre voisin) tournent ainsi ensemble quelques instants avant de se poser, tous, sur votre toit. Votre élevage est
ainsi multiplie par deux ou trois en quelques minutes. Et, qui sait, peut-être avez-vous acquis dans le lot ce magnifique pigeon aux plumes roses aperçu l’autre jour sur une terrasse
voisine ?
C’est une compétition a laquelle s’adonnent ces éleveurs corps et âme, et qui
justifie bien des sacrifices. Y compris renoncer à être juré, car les éleveurs sont exclus d’office de cette fonction, en raison même de leur activité, dont le vol fait partie
intégrante.
Les bouchers partagent cette infamante réputation, puisque la fonction de jure leur
est également interdite.
Mais comment donc passer encore plus de temps a des activités absolument inutiles
et délicieusement agréables ? Malgré la saleté de l’eau de mer le long de la cote beyrouthine, malgré le soleil aveuglant, malgré les vagues qui vous éclaboussent à tout instant, la pêche a
de nombreux adeptes à Ras Beyrouth, postes le long de la corniche, ou perches sur de curieux supports sous le phare.
De loin, on croit voir des crustacés géants, avec ces longues cannes qui s’agitent
et font penser à des antennes. De vieux bidons poses à même la roche, fixes avec du béton coule dessus ou par des liens métalliques, servent de mini-promontoire frappe par les vagues a ces
mystérieux pêcheurs. Consomment-ils le fruit de leur pêche malgré l’évidente pollution des eaux ? Ou est-ce simplement un moyen de passer le temps, le visage fouette par les embruns, les
oreilles pleines des cris de mouettes ? Ils sont toujours la, quel que soit le temps.
Beyrouth, mars 2006