Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 16:28

2007_0827Beirut20036.JPG Comment prendre sa douche sans serviette?

Dimanche 19 août, j’ai dormi dans le petit appartement du quartier populaire de Geitaoui, ou habite un couple de français que je ne connais pas encore. Ils doivent rentrer ce soir, et m’ont préparé la chambre d’amis.

Mes valises sont encore chez Marie et Wadih, quelque part à l’extérieur de Beyrouth. J’ai de quoi me changer dans mon sac, mais pas de serviette, ni drap de bain. Il n’y en a pas dans la salle de bains.

Il fait trop chaud, et j’en ai marre d’attendre de récupérer mes bagages. Je prends ma douche et on verra bien.

Le petit appartement compte de nombreuses fenêtres, et autant de vis-à-vis. J’ouvre toutes les fenêtres et me tiens toute nue en plein milieu du courant d’air pour sécher, en espérant ne pas me faire houspiller par une vieille voisine acariâtre.

 

 

Comment prendre sa douche sans eau ?

Mercredi 22 août. On n’a pas d’eau depuis lundi. La prévoyante et aimable voisine nous passe des bassines d’eau, et hop ! avec une coupelle en plastique, on s’asperge tant bien que mal. La vaisselle s’accumule depuis lundi soir. Au bureau, j’ai un bidet. Le luxe !

 
2007_0818Annecy0025.JPG

 

Comment trouver un appartement ?

Malgré les problèmes d’eau, l’appartement de Geitaoui est sympa parce que mes co-locataires sont gentils. Mais je ne compte pas m’éterniser ici. Aujourd’hui c’est dimanche. Armée d’un plan de Beyrouth aux noms de rue improbables (voir « toponymie », petite histoire de mars 2006), je sillonne les quartiers populaires de l’est de Beyrouth. Ici, pas la peine de passer par une agence immobilière, et encore moins de prendre rendez-vous. Petits commerçants, habitants prenant le frais sur leur balcon, voisins, gardiens, tout est bon. Il suffit de demander, et la gentillesse et la débrouillardise des Libanais s’occupent du reste. Un jeune homme parle au téléphone, au balcon d’un immeuble de rêve selon mes critères (de l’ancien restauré).  Je lui fais signe depuis la rue.

« Coucou !

-         Oui ?

-         Il y a un appartement à louer ? »

Chic ! C’est le fils des propriétaires.

Apres avoir visité 3 appartements déjà par ce moyen, je découvre une rue qui m’intéresse, et je rentre au hasard dans un salon de coiffure. Je me dirige vers le coiffeur qui a l’air le plus sympa (et peut-être homo ?), et je lui dis que je cherche un appartement. Une cliente, la tête dans le bac, me dit : « mais oui, allez voir mon mari, deux immeubles plus loin, vous sonnez à M. Rahale ». Et elle retourne à ses bigoudis.

« Bonjour Monsieur, votre dame, chez le coiffeur, me dit que vous avez peut-être un appartement ?

-         Mais entrez, je vous en prie. Vous prenez bien un café ? Non ? Des fruits alors ?»

L’appartement est en mauvais état, mais il me fait un prix si je refais le parquet.

« De toutes façons, revenez nous voir en amie, que vous preniez l’appartement ou non. »

 

Trois rues plus loin, encore un immeuble qui me plait. Pas de gardien, pas de voisin au balcon.

Je contourne l’immeuble et rentre dans une cour. Je sonne à tout hasard à une porte. Et Martha, une bonne Ethiopienne qui habite là et fait des ménages en ville, m’indique ou habite le propriétaire, et ne me laisse pas partir sans m’avoir offert un délicieux thé éthiopien.

Vous cherchez un appartement ? Allez à Beyrouth. En plus de trouver (éventuellement) un appartement, vous passerez une journée formidable, à découvrir des ruelles pittoresques, rencontrer des gens adorables, et manger et boire différentes spécialités.

 

Beyrouth, Aout 2008

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 16:27

Mardi 18 juillet

 

Re-départ, la bonne est déjà partie tôt ce matin. On s’embrasse, «good luck».

Je me dirige à nouveau vers l’école de Dbayeh. Une nouvelle attente m’attend. En effet, bien qu’en théorie je doive figurer en tête de la liste des départs du jour, une nouvelle pagaille s’est installée. Je ne suis pas sure d’être dans les premiers 10 cars. Quand partiront les suivants, mystère.

Finalement je me montre un peu moins disciplinée que la veille, et j’embarque enfin à bord d’un car.

 

Vers midi, le car démarre. Enfin un Danois daigne nous expliquer ce qui va se passer : « Nous allons par la route jusqu’à la frontière syrienne, puis vous traversez à  pieds et faites vos visas vous-memes. Attention, c’est le moment le plus pénible, il y a plusieurs heures d’attente. Il faudra être patient, ne vous énervez pas. Ensuite, un autre car vous emmène jusqu’à notre ambassade à Damas et là vous prenez l’avion pour Copenhague. »

Quelques minutes plus tard le car s’arrête et attend le feu vert israélien avant de s’engager sur l’autoroute. Mes co-passagers, décidément plus libanais que danois, s’éparpillent en pagaille pour acheter.. des fruits et des légumes. Le feu vert arrive, on part à la recherche les passagers, qui reviennent chargés de sacs de concombres et de pêches.

 

Je dois maintenant annoncer mon départ. J’envoie un sms à quasiment tout mon carnet d’adresse : interlocuteurs, amis, famille, partenaires, collègues… quand je tape les noms de mes collègues je pleure.

Pendant tout le voyage je ne regarde pas le paysage, je ne peux regarder ce Liban que j’ai tant aimé.

En réponse à mon message, E., d’une ambassade toute-puissante, m’appelle. « Ne pars pas par la route. C’est dangereux. Je te le déconseille vivement. Tu trouveras un autre moyen. Pas par la Syrie ».

Aie ! Que faire ? Je descends du bus ? Je prends le risque ? E doit être bien informé. Va-t-on être bombardés ? La Syrie va-t-elle être attaquée à son tour ? J’en ai tellement bavé pour être à bord de ce bus que, de guerre lasse, je ne bouge pas.

Je repense au coup de fil de Cassandra, hier matin. Comment a-t-elle eu le courage de nous dire au téléphone qu’elle partait ? Certes elle avait des larmes dans la voix mais tout de même. J’en suis incapable.

Louay est décu : « J’aurais voulu te voir avant que tu ne partes ». Par pitié, non. Je n’en aurais pas eu le courage. C’est mieux comme ça.

 

Nous arrivons bientôt à Tripoli, la grande ville du Nord. Je n’aime pas Tripoli, je ne connais pas bien le Nord. Je peux regarder le paysage sans me briser le cœur. Mon voisin me montre quelquefois : « Regardez, cette maison a été détruite. Là, un avion israélien a été abattu ». Les hommes aiment la violence.

 

Puis c’est la frontière. On descend, le passage est assez facile. De jeunes femmes souriantes de la Croix-Rouge danoise nous guident. Je reconnais tout de suite leur pin’s, que j’ai connu dans une autre vie. « Je peux vous prendre en photo ? Je suis de l’autre coté d’habitude ». J’ai photographié toute cette aventure.

Munie de mon visa je me dirige vers les cars danois coté syrien. « Ah bon ? Française ? Je ne crois pas qu’on puisse vous emmener à Copenhague », me dit une grande brute en kaki.

-         Mais c’est votre ministère qui m’a demandé de me présenter.

-         Ecoutez, on verra à Damas mais je ne pense pas.

-         OK, peu importe, j’irai par mes propres moyens mais j’aimerais juste le savoir pour informer mon siège qui m’attend.

-         Vous verrez à Damas. Et mettez votre sac vous-mêmes dans le bus, ce n’est pas un voyage d’agrément », ose-t-il ajouter comme si nous avions l’air détendu et amusé.

 

Mon téléphone marche encore, je sms Anette pour essayer d’y voir plus clair. Si je suis bloquée a Damas, je pourrai rencontrer Faeda, l’amie de Sarah. J’ai son numéro. Elle pourra me guider.

Au bout de 3 heures d’attente sans bouger, les bus démarrent.

A la stupeur de mon nouveau voisin, un enfant qui se moque de moi, je prends en photo des vaches dans les champs. Une scène normale, enfin.

 

Quelques minutes plus tard on s’arrête. L’attente de 3 heures n’était pas due à un problème de sécurité ou de papiers, mais nos convoyeurs venaient de s’apercevoir que les vols sont pleins et qu’il n’y a plus de places d’hôtel libres à Damas. Qu’ont-ils imagine ? Nous déposer dans des chambres d’hotes et petites pensions de bord de mer, a proximité de la frontière libanaise.

Je manque m’étouffer. Je ne suis pas partie pour passer des vacances en Syrie, et la proximité du bord de mer et de la frontière libanaise ne me semble pas la meilleure décision question sécurité. Si de toutes façons on ne va pas m’emmener plus loin que Damas, je ne vois pas l’intérêt d’attendre ici, Dieu sait combien de temps. Un jour ? Deux ? Trois ? Il faut prendre un taxi jusqu’à Damas. Cela devait être plus facile de trouver une voiture au poste frontière. Si seulement ces Danois nous expliquaient ce qui se passe ! Je serais déjà à Damas a l’heure qu’il est. Je pourrais être à Amman ce soir.

 

Je pique une crise. Je veux mon sac ! Je m’en vais ! Je veux un taxi !

Un groupe de Syriens m’entoure aussitôt. Un taxi toute seule jusqu’à Damas ? C’est cher, c’est risqué. Il vaut mieux en prendre un jusqu’à la gare des cars. Non, je suis pressée. Je n’en peux plus de ce voyage éprouvant. A force de hurler dans la rue, un taxi apparaît. Je me souviendrai de cette méthode.

 

Je préviens une Danoise : « Salut, je m’en vais.

-         Ok ».

C’est tout, elle ne me raye d’aucune liste, ne demande pas ou je vais.

Le chauffeur de bus est plus inquiet : « voici mon numéro, appelles-moi quand t’es à Damas. »

Un autre me dit : « tu ne peux pas aller seule avec un chauffeur de taxi inconnu, je t’accompagne ». Lui aussi m’est inconnu, mais qu’importe. Je retrouve la même gentillesse qu’au Liban.

Et après nous être mis d’accord sur le prix nous partons.

 

Je demande son téléphone au chauffeur. « Pour le prix je peux passer un coup de fil non ? » Il rigole et me le tend. J’appelle Faeda : « Bonjour, je suis l’amie de Sarah, j’arrive à Damas dans environ 3 heures ». Puis je la passe à mon accompagnateur improvisé, et ils se mettent d’accord sur un point de rencontre.

Je commence à me détendre. Je suis enfin à même de prendre des décisions, au lieu être ballottée par ces incompétents pas très sympathiques.

J’ai beaucoup critiqué l’évacuation danoise, mais je n’ai pas testé les autres. C’est être pire ?

 

Apres une pause pour la prière, pendant laquelle j’en profite pour acheter une pizza et boire du thé - « le thé est gratuit Madame », ah ! quel bonheur- nous arrivons en vue de Damas. On me dépose juste devant l’endroit ou j’ai rendez-vous et mon accompagnateur attend que Faeda arrive. Le tout gratuitement. Il doit encore se retaper les 3 heures de retour demain matin. « Au revoir, merci, que Dieu te protège ».

 

Faeda habite une maison de la vieille ville re-aménagée par des architectes danois. Un petit bijou, même dans mon état je peux m’en apercevoir. Je prends une douche et on sort, je dois acheter une puce de téléphone pour prévenir que je suis arrivée à Damas. Il y a même des internet cafés ouverts. J’envoie quelques e-mails et sms.

Nous allons manger un sandwich et boire une bière. Le serveur a l’air réjoui : « Ah ! oui, les Israéliens vous ont pas loupé ». Ces salauds sont bien contents de voir se détruire le Liban qui s’est libéré de l’armée syrienne l’année dernière.

Dans les rues de la vieille ville, on doit piétiner un drapeau israélien pour passer, et ça et la des groupes brandissent des drapeaux du Hezbollah, qui sont partout en vente dans le bazar. Une agitation malsaine que je suis pressée de fuir.

 

 

Mercredi 19 juillet

Je me réveille tôt le lendemain et nous nous rendons à la gare des taxis régionaux. Mon sac me semble de plus en plus pesant. C’est le même depuis le départ, mais la fatigue s’accumule.

 

Nous sillonnons les rues de la vieille ville et arrivons à la gare des gares.

Je monte dans un taxi, le chauffeur prend mon passeport pour faire les formalités de départ. « T’as du bol, on attend juste un autre passager, pas d’Iraquiens ils font perdre du temps a la frontière. »

Je me retrouve écrabouillée dans le taxi entre quatre Iraquiens. « Comment ? Oui, ils sont Iraquiens mais ils ont un permis de séjour, pas de problème ». Ca y est, on est prêts a partir, Faeda s’en va.

Aussitôt franchie la grille du parking, les Iraquiens se mettent a discuter le prix.

« C’est trop cher, on paie pas 25 dollars.

-         Mais si, c’est le prix.

-         Non, t’es un voleur.

-         Combien tu veux payer ?

-         20.

-         Ca va pas ? Iraquiens, en plus ? On va passer 3 heures a la frontière à cause de vous. »

 

Le taxi s’est arrête, a 20 mètres de la gare.

J’interviens. « Ecoutez, Monsieur, je paie la différence, on peut partir ?

-         Non, c’est une question d’éthique. Il se comporte comme un voleur.

-         S’il vous plait, Monsieur, je suis pressée, je paie votre course et on n’en parle plus.

-         Non, c’est trop facile. » Cet emmerdeur a décidé de donner des leçons.

La discussion reprend. Je m’énerve : « Ecoutez, je vous donne 5 minutes pour regler votre probleme sinon je descends.

Mais le problème ne se règle pas. « Retourne à la gare si t’es pas un voleur, pour voir ».

Sous mes yeux desesperes, retour a la gare.

Deux taxis et un falafel plus tard, je loue un taxi pour moi toute seule. Direction Amman.

 

On arrive à la frontière.

Le douanier nous arrête. « Ce n’est pas l’heure des taxis jordaniens. » Un billet glisse dans la carte grise de la voiture fera l’affaire. Les Syriens doivent s’en mettre plein les poches avec cette guerre.

 

« Profession ? Aide humanitaire ? vous les aidez et ils sont en guerre, hein ? » Comme si les Libanais étaient coupables. Comme si les armes du Hezbollah ne venaient pas de Syrie. Comme si c’était agréable de voir des civils libanais mourir. « Que faire, Inch’allah vous n’aurez pas la guerre chez vous ».

 

Au poste frontière j’achète un T-shirt et une bouteille de vin libanais, à boire à Amman avec Sarah ou Cassandra.

 

Ouf ! Nous avons quitte la Syrie, maintenant je me sens plus en sécurité.

 

Direction Amman, ou ma collègue m’a réserve une chambre d’hôtel. Je ne sais pas encore si je dois prendre un billet pour Genève ou Copenhague. « En fait, il y a pas mal de coordination à faire à Amman pour l’opération au Liban, me dit Anette. Ta remplaçante pourra t’y rejoindre pour la passation ».

OK, je reste quelques jours.

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 16:26

Lundi 17 juillet

Je pars en taxi vers l’inconnu. Direction la fameuse école. Vais-je vraiment partir avec les Danois ? Vers ou ? Damas ou Copenhague ? Rien n’est clair.

J’arrive à 9h à l’école ou sont déjà entassees de nombreuses familles (pour la plupart libanaises ou palestiniennes, réfugies, double nationaux ou résidents au Danemark), dont certaines ont passe la nuit ici.

 

A l’entrée, j’explique ma situation, on photocopie mon passeport, ma carte de séjour au Liban et ma carte de responsable de DRC au Liban. On me donne un bout de papier avec un numéro, 64. « Gardez-le bien, quand on vous appellera vous vous ferez enregistrer pour le départ ».

 

Et c’est le début d’une longue attente. Au bout de quelques heures, il apparaît que les personnes qui ont dormi à l’école partiront aujourd’hui, les autres demain. Mais il faut attendre pour s’inscrire. Parmi les familles qui piquent-niquent tant bien que mal, parmi les poubelles qui commencent à s’entasser, seule avec mon sac que je surveille de temps en temps. Mais je n’ai pas la force de le garder tout le temps avec moi, même s’il contient tout ce que j’ai pu garder de Beyrouth.

 

Il apparaît rapidement aussi que les autorités danoises ne maîtrisent pas du tout le processus. La représentation à Beyrouth est fermée depuis février à cause de l’affaire des caricatures danoises, les personnes envoyées a Beyrouth ne connaissent rien au Liban ni aux Libanais. Par ailleurs, ce petit pays pacifique n’a pas l’habitude d’évacuer ses ressortissants.

 

C’est une belle pagaille qui s’installe. A 10 heures, on est au numéro 20. A 14h, au numéro 29. Pourtant, ces Danois ont l’air de travailler dur, et des dizaines de personnes se pressent vers les cars. Chaque fois que je vais me renseigner, on me dit : « attendez votre tour ». J’ai bêtement attendu, mais des plus malins sont déjà partis. A 15 heures, je me faufile à nouveau jusqu’au guichet, le gardien libanais du trésor (la salle ou on obtient le sésame) a une nouvelle version : ils n’ont plus d’electricite. Si vous vous débrouillez pour aller photocopier votre passeport en ville, vous passerez.

« Mais ils ont déjà la photocopie de mon passeport depuis 9h.

-         Ah ! mais maintenant tout doit être mélangé et perdu. Il faut la refaire ».

Sentant quand même qu’il exagère un peu, il demande à voir mon numéro, puis par un tour de passe-passe m’en rend un autre : 33. Je proteste : ou est mon numéro ? Ah ! elle est trop bête celle-la. Bon, je prends le 33, plus que 4 personnes avant moi. Et je cours en ville pour trouver un photocopieur dans un bureau qui aurait l’électricité.

Je reviens 15 minutes plus tard.

« Ah ! maintenant ce n’est plus par numéro, mais par ordre d’arrivée, pour ceux qui ont la photocopie. »

 

Ma seule consolation est que lorsque nous nous occupons de réfugiés nous ne les traitons pas comme ça.

 

Deux nouvelles heures d’attente sous le soleil, il faut se bagarrer pour garder sa place, et en même temps pour ne pas être écrabouillée entre deux hommes. En effet, pour chaque famille un seul membre se présente, l’homme le plus costaud et alerte.

Je suis étonnée : on donne le numéro de départ a des familles entieres qu’on n’a pas vues. Cela ne me semble pas très régulier. Enfin, il est 17h30, c’est mon tour.

J’entre dans le bureau, on prend ma photocopie et on me tend un numéro griffonné sur un bout de papier.

« Voilà.

-         C’est tout ?

-         Oui, venez demain ».

 

Je suis estomaquée. J’ai attendu pendant 8h30 pour qu’on me tende un bout de papier, au vu d’une photocopie qu’ils possèdent déjà depuis 9 h. On ne m’a posé aucune question, on n’a rempli aucun formulaire, on ne m’a demandé aucune adresse au Danemark. Rien. J’ai attendu huit heures et demi pour rien. Pour donner une deuxième fois la même photocopie, c’est tout.

Je suis furieuse, épuisée.

 

Vu les centaines de personnes qui ont obtenu des passe-droits, au moins le lendemain je suis sure de partir tôt. Du moins c’est ce que je crois.

 

Je rentre chez Anita, épuisée. La bonne se marre. « You not go ? Ha ha». Une sorte de complicité et de compétition au départ se sont installées entre nous depuis ce jour ou elle a pique une crise nerfs en voyant les bombes s’abattre sur le port de Jounieh.

 

Je trie à nouveau mes affaires, m’assure qu’il y a un chemisier propre pour le jour ou j’arrive quelque part.


Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 16:25

Dimanche 16 juillet

 

On est bel et bien en guerre, ce ne sont pas les habituelles escarmouches de part et d’autre de la frontière, mais une guerre en bonne et due forme, Israël rase des quartiers entiers, détruit systématiquement les infrastructures, tue des centaines de civils sans hésiter… de son cote le Hezbollah est aussi dans une logique jusqu'au-boutiste et nargue les Israéliens, comme lorsque le « sayyed » annonce à la tele qu’un bateau israélien va être coule et qu’un bateau est effectivement aussitôt touche.

Manifester sa force et sa capacité de nuisance des deux cotes, tuer autant de civils que possible, tel semble être l’incompréhensible objectif. Devant le regard méduse des Libanais qui n‘ont pas vu venir. Le Hezbollah en effet, tout en continuant à recevoir toutes les semaines ses deux cargaisons d’armes par la Syrie, faisait mine de participer au « dialogue national » organise par… Nabih Berry. Les autres parties libanaises avaient d’ailleurs consenti d ‘avaler plusieurs couleuvres pour garder le Hezbollah dans le dialogue et éviter une coupure totale entre les chiites et le reste de la population. Pour préserver la paix et la reconstruction. Sans savoir que de toutes façons, le Hezbollah préparait la guerre.

 

On passe des heures devant la tele, à s’inquiéter pour les uns et les autres devant l’étendue et l’inhumanité des attaques israéliennes. Chaque fois qu’un quartier ou l’on connaît quelqu’un est touche, on essaie d’appeler, d’envoyer un message. C’est le règne du sms, qui passe mieux que la conversation téléphonique. Sms tous azimuts d’ailleurs, avec les collègues et amis, mais aussi avec Nada à Singapour (« yani ça va bien ? je préviens Filip »), avec Copenhague…

 

Sans compter les tentatives de joindre l’ambassade pour être évacuée. Le téléphone fonctionne sans arrêt.

 

Ca y est, je suis inscrite auprès du Consulat francais.

Le whisky avec Yolande qui garde son sang-froid en toutes circonstances est presque agréable.

Dans l’après-midi, je reçois un coup de fil du Ministère danois des affaires étrangères. Je crois d’abord à une blague. Thomas a réussi à me faire accepter par les Danois, après l’échec d’une opération conjointe d’évacuation européenne.

« Vous devez vous présenter demain à l’école secondaire de Dbayeh à 11h et ils devraient vous accepter. »

 

Ce soir, je refais mon petit sac, que j’agrémente de barres de céréales et autres bouteilles d’eau.

 

Je reçois un coup de fil de Wassim, et de Rabih. L’aide commence à s’organiser dans les écoles, mais les ONG locales ont besoin de soutien. « Ecoutez, je suis sur le départ, mais j’en parle avec Copenhague et avec mes collègues ici. Si je suis partie, Ibrahim suivra avec vous. »

 

En effet, Louay, Ibrahim et Mireille aussi me font part de la situation dans les écoles de leur quartier. Au fil des discussions, nous tombons d’accord : ils peuvent faire une évaluation rapide des besoins, mais uniquement par téléphone ou dans leur quartier. Il ne s’agit pas de prendre des risques. Si on peut, on interviendra, mais là ou on se trouve. Le Sud, par exemple, est inaccessible. En même temps, Louay doit se renseigner sur les achats : fournisseurs, prix, quantites disponibles. Il a l’habitude maintenant, il s’en occupait pour nos programmes précédents.

 

Ce n’est qu’une ébauche de projet qui commence à se profiler, on ne sait pas si on pourra faire quelque chose, si on obtiendra des financements, si l’évolution des combats nous permettra l’accès aux déplaces…

Au siège, Thomas part en vacances, a partir de lundi c’est Anette qui est en charge.

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 16:24

Samedi 15 juillet.

N’y tenant plus, je réveille Anita à 8h. « Partons en même temps qu’eux. »

Et commence une journée hystérique. Je sens que c’est le moment ou jamais. Si on ne part pas aujourd’hui, la route risque d’être complètement fermée. Avec l’aéroport ferme et le blocus maritime, on sera coinces.

 

Le port de Jounieh a ete bombarde sous nos yeux. Son utilisation pour un depart en bateau, comme lors de la precedente guerre, semble compromise.

 

Apres l’angoissante attente suite à mon desormais quotidien message a mes collègues (« ça va ? »), je passe la matinée au téléphone.

Petit à petit, au fil des discussions et des informations, ma décision est prise. Je veux quitter en taxi par la Syrie, mais pas seule. Avec Anita, avec d’autres étrangers, même avec des touristes qui essaient de quitter ce piège. Je laisse des messages dans les hôtels : « Si des touristes partent et ont une place dans leur voiture, je viens. »

On appelle aussi Nakhal, une agence de voyage. Oui, la voiture est entre 700 et 800 USD, le minibus pour 10 personnes a 2000. Toutes options que l’on discute avec Anita.

J’essaie toujours de trouver des compagnons de voyage, si possibles qui puissent augmenter ma sensation de sécurité –et non la diminuer, comme ces deux américaines avec qui j’ai failli partir mais qui ne me semblaient pas crédibles, d’ailleurs quand enfin prêtes à partir elles ont été refoulées et sont retournées à Beyrouth.

 

On annonce soudain à la tele que la France va évacuer ses ressortissants par bateau. Aussitôt c’est la ruée vers les téléphones. Je tente de joindre l’ambassade, y parvient au bout de quelques heures.

« Mais enfin, il n’y a aucune évacuation de décretée. Oui certes, M. de Villepin a fait des déclarations, mais ici rien n’est prévu pour le moment».

Affronter la bureaucratie francaise en plus de la guerre, c’est inhumain.

 

Au bout de quelques heures de ce stress, je suis tellement nerveuse et j’énerve tellement les autres que le passage par la piscine est obligatoire.

Quelques brasses pour se détendre avant d’affronter à nouveau cette angoissante attente.

 

Je suis au bord de la piscine. Mon téléphone sonne. Les affaires humanitaires suisses.

« Cynthia, bien sur on n’a rien de prévu, mais si on vient, tu es la ? Que fais-tu ? »

Ca y est, les grandes agences prennent contact, essaient de savoir qui fait quoi, qui contacter, ce qu’il est possible de faire.

Je sors de ma stupeur. « Oui, bien sur, il y a aussi MDM, le CICR… je te sms le numero.»

Mon premier mail non-hebete à Copenhague. « S’il y a quelquechose a faire, on y va ? On bosse ? On peut travailler en situation de conflit ?»

 

Mon interlocuteur accuse le coup. Puis, le lendemain : « Bien sur, c’est notre devoir. Mais ne prenez pas de risque ».

 

Pour ce jour, le départ est rate. Mais quelquechose de nouveau prend forme.

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 14:50

14 juillet. Les sms circulent entre toute l’equipe. « Are you ok ? »

Comme mu par un pressentiment, mon petit Louay m’appelle. « Je viens te chercher ? Je t’emmène ou tu veux ». Louay est un casse-cou, dévoué à la vie à la mort. La veille, il est allé chercher ses oncles de Bint Jbeil a leur demande. Mais il faut encore en parler à Tante Hélène « Je te rappelle dans une demi-heure ».

Teta est dans la cuisine. La tête complètement penchée en avant, plus bas que la table. Officiellement, elle ne sait pas que c’est la guerre. Mais elle n’a pas du beaucoup dormir, elle a l’air épuise. Nions, nions.

Super ! Le petit-dej !

 

Lorsque j’ai appelé Anita (hier ? ce matin ? je ne sais déjà plus, le temps commence à être confus), elle a aussi proposé son appartement. Anita est sympa, elle habite près d’un port (eh oui, les vieux réflexes, n’oublions pas que l’aéroport est détruit), en pleine zone chrétienne loin de tout barbu. « N’oublie pas ton maillot ! » La planque de rêve.

Louay me rappelle. Oui, habibi, viens me chercher. Je prépare la tante Hélène, qui tient absolument à ce que je reste chez elle, selon la même logique que maman : qu’importe ce qui arrive, quand on est ensemble ça va mieux.

« J’ai oublié mes médicaments, je dois passer à Clemenceau ». Je vais rater le délicieux « mjadra » de tante Hélène, qu’elle est déjà en train de verser dans des assiettes.

 

Louay arrive, avec un copain louche à souhait. Puis on en embarque un troisième en cours de route. Mon petit Louay. Que de choses nous unissent, depuis le jour ou j’ai monté ce bureau !

Ils me conduisent chez moi, Louay dit que les deux copains doivent attendre en bas. Est-ce par respect pour moi ? Ou par crainte que le grand appartement bientôt inoccupé soit découvert ? Du coup je ne peux les faire poireauter longtemps (j’aurais voulu faire un peu de rangements dans le bazar de mon début de carton), je me dépêche de jeter mon linge sale de la veille dans la corbeille, et de prendre un ou deux T-shirts propres et quelques documents de plus (état-civil, inscription à la fac…). Je ne sais toujours pas que c’est la dernière fois que je vois mon appartement. Et de toutes façons, qu’aurais-je pu réellement emporter de plus et porter pendant tout mon périple à venir?

 

On repart avec les copains. Je ne suis pas étonnée que ça ne soit pas la voiture du bureau, aussi lorsque Louay me dit que cette dernière a des soucis et qu’il faut l’emmener à réparer j’ai une réaction d’agacement : on s’en fout en ce moment non ? Puis je regrette. Peut-être en auront-ils besoin ? « Fais pour le mieux habibi, c’est toi qui sait ».

 

On arrive chez Anita, sur une autre planète. « Benny (la bonne) va t’ouvrir, je me fais masser ». On gèle dans l’air conditionné. Du balcon on voit la piscine. Des jeunes, beaux, intelligents, aimables, circulent avec aisance. J’embrasse Louay.

« Fais attention.

-         Fais attention.

-         Habibti.

-         Habibi ».

 

Des qu’un des jeunes est disponible, on part faire un stock de cartes de téléphones pour recharger les portables.

Et l’attente commence.

 

Une attente dorée en bonne compagnie, dans un endroit à l’abri, mais une attente quand même. Que va-t-il se passer ? Pourquoi cette barbarie ? Ou aller ? Comment vont les collegues et amis plus mal situés ?

Anita est un vrai chef. Elle a charge de famille, elle est à Beyrouth avec 3 de ses 4 enfants, sans son mari. Et avec une bonne philippine que les ambassades US et francaise refuseront d’évacuer. Elle hésite. Attendre que ça se calme ? Jounieh est assez tranquille, mais il y a un risque que les enfants ratent leur rentrée universitaire si la guerre se prolonge. Partir en taxi par la Syrie ? Il y a des risques aussi. Les Israéliens bombardent les routes, l’autoroute Beyrouth-Damas est déjà détruite.

 

Sms du Consulat de France (le précédent se contentait d’annoncer l’annulation de la Garden party du 14 juillet…) : « Accès a la Syrie par Masnaa a partir de Beyrouth fortement déconseillé. Maintien à domicile recommandé si quartier sur. Limiter déplacement à l’indispensable. »

 

Thomas me sms de Copenhague : « Just spoke to MoFA – still advice stay still due risk bombs at border. Has heard rumours re others leaving. What is your wish & recommendation?” Thomas est tout simplement parfait. Je n’ai jamais travaillé avec lui, il est d'astreinte en l’absence du chef. Et il me soutient vraiment. Efficace, gentil, on essaie de plaisanter. Son seul souci est de me sortir de là en une seule piece.

 

On se contacte aussi avec les collègues, et avec d’autres responsables d’ONG. Notamment K, à Saida. Ils n’ont plus d’electricite, la cote a été bombardee. Il ne veut pas quitter Beyrouth, il ne veut pas laisser sa belle-famille - sa femme est palestinienne. Je lui rappelle que mon gardien a son nom s’il préfere se refugier a Hamra.

Dynamique et ouvert à la coopération comme toujours, K a déjà discute avec la municipalité. « C’est bon, les Libanais et Palestiniens ont l’expérience de ces choses, les gens sont logés dans les écoles, ils assurent. On peut pas faire grand-chose de plus ».

G aussi. Il habite tout prêt du quartier Hezbollah, et le bruit des explosions est assourdissant. Sa femme est libanaise, il reste. Je propose mon appartement, qui est moins expose. «Ma belle-famille a aussi une autre maison, on va peut-être y aller.

-         OK, sinon t’as qu’à me dire, j’avise le gardien qui a déjà 3 noms d’autres expats à loger s’ils se présentent. »

Mon dernier moment de détente a été avec G, mardi 11 au soir, juste avant le déclenchement de cette catastrophe. On avait fumé un narguilé en plein quartier Hezbollah, dans un café à proximité d’un pont, avec des jardins remplis de femmes voilées. Il n’existe sûrement plus.

« Et ton fils, ça va ? (G a un petit gamin).

-         Oui, on lui a dit que c’est la coupe du monde, les gens tirent quand il y a un but. »

Résultat : à chaque obus qui terrorise les parents, le petit garçon saute de joie. « Ouais ! But !».

 

Les Israéliens continuent de bombarder ponts, routes, autoroutes, aeroports et ports. Le port de Beyrouth est bombarde, le phare de Beyrouth aussi. On n’y a jamais vu un seul barbu mais c’est la politique israelienne de punition collective et de terrorisation de la population civile. Avec être un peu de plaisir à detruire les infrastructures de cet insolent petit voisin.

 

Louay me propose de m’emmener en Syrie. « Je connais les petites routes, je t’emmène quand tu veux. Sinon, ma tante va à Damas par car, tu peux aller avec elle si tu veux ».

Le soir, je reçois un message de Chiara, qui travaille dans une ONG italienne. « Nous partons demain par la route avec l’ambassade italienne a 6h30, au revoir et bonne chance. »

 

« Anita, les Italiens partent par la route. Ils doivent avoir quelques garanties. Partons en même temps qu’eux ».

Anita contacte une compagnie de taxis, elle doit les rappeler le lendemain à 9 heures.

 

Thomas est sceptique. Les Danois déconseillent de partir.

« Mais les Italiens partent.

-          par des routes qui n’existent plus ?

-          mais si, il y a d’autres routes. C’est l’autoroute qui est détruite. »

En fin de soirée, nous convenons que j’essaierai de partir des le lendemain, à condition de trouver des compagnons de route fiables et organises.

 

La route de Damas est à nouveau bombardée cette nuit. A 6h je sms Chiara : « Vous partez toujours ? Si oui par ou ?

- Oui bien sur, pourquoi ? Par la route de Damas ».

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 13:53

13 juillet. Je me réveille très tôt, 5 ou 6 heures (oui, pour moi c’est exceptionnellement tôt). Quasiment personne dans la rue, à part quelques travailleurs immigres, et des femmes qui foncent à toute allure au volant de leur voiture. Ca c’est le premier signe de la guerre : le réflexe de survie des femmes leur enjoint d’aller chercher une mère ou grand-mère isolee tant qu’on peut circuler, ou de faire des provisions. Ou sont les hommes ?

 

Il faut attendre 7 heures pour les premières infos sur RFI.

Mais Cassandra me sms avant : «just heard sthg. Can see smoke. Any info? 

- I call you in 20 mn ».

L’aéroport vient être bombardé. « That was the airport ».

Je l’appelle, et l’informe que je vais me promener dans Hamra, pour voir. Je vous sms quand je suis près de chez vous, on peut peut-être se voir.

 

Le voisin arménien est à nouveau sur son balcon. Il fait mine de se cacher la bouche avec les mains. Silence. « Si on vous parle, vous ne savez rien, vous n’avez pas d’opinion », crie-t-il en francais, toujours de part et d’autre de notre petite rue. C’est bien la guerre. En France, on a des mots pas tres gentils pour les gens comme lui, j’ai pas vu, j’étais pas au courant. Mais il essaie de me protéger, c’est gentil.

Je sors.

A part le calme, rien d’inhabituel à Hamra. Ah, si, on remplit des bonbonnes d’eau dans cette petite rue adjacente. Mais je mange une délicieuse manouche, la moins chère de Beyrouth : 250 LL. Et je continue ma tournée de Hamra. Cassandra veut retourner récupérer des choses à Sabra. « Ne traînes pas, et dis-leur que c’est ton ambassade qui t’as obligée à dormir à Hamra, toi tu voudrais être avec eux.

-         Oui, je les ai appelés hier.

-         On se retrouve au Lina’s ?»

 

Cela me rappelle le temps des caricatures danoises, ou Copenhague m’avait demande cette fois aussi de fermer temporairement notre bureau. Une équipe aussi soudée ne pouvait tout simplement attendre, les bras croisés. Pour continuer tant bien que mal notre travail, mais aussi pour rester en contact et garder le moral. Telle la diplomatie des lacs dans les années 20, nous avions entrepris l’action humanitaire des bistros. Les meilleurs bistros de Hamra étaient devenus nos lieux de réunion, sécurité oblige. La note avait été envoyée à Copenhague.

 

Donc nos pieds retrouvent une nouvelle fois la route du Lina’s. Des journalistes « couvrent » l’attaque de l’aéroport devant un café-croissants. Je lis la presse, bientôt rejointe par Cassandra puis Mireille. Mireille veut aller au bureau. J’informe les collègues : contrairement à l’époque des caricatures, il n’est pas interdit de se rendre au bureau, nous ne sommes pas la cible. Simplement, je ne vois pas l’intérêt de continuer pour le moment notre programme en faveur des réfugies palestiniens sans-papiers. Il y a d’autres priorités, et les camps ne sont pas accessibles. On peut se rendre au bureau si on veut bricoler des choses (chacun a la clé) mais cela n’est pas exigé, jusqu'à nouvel ordre.

Comme par miracle, les téléphones portables fonctionnent toujours. D’habitude, ils s’arrêtent à la moindre bombinette. Sentant une détérioration de la sécurité au cours de l’année dernière –mais certainement pas une guerre en bonne et due forme, j’avais demande –et obtenu- un téléphone satellite – mais qui n’a jamais marche.

 

Mireille et moi allons au bureau. Elle sent peut-être qu’on va se quitter. Elle voudrait qu’on fasse son évaluation (je leur ai promis à tous une évaluation et une lettre de recommandation avant mon départ). Je lui dit en quelques mots tout le bien que je pense de son travail et de sa personnalité et lui dit qu’on continuera plus tard. Livrée à moi-même, tout le boulot n’est tout d’un coup plus urgent, je continue mon rangement en vue de mon départ dans plus de 15 jours. Puis on quitte le bureau. J’avais prévu de passer au café de Prague, prendre en photo mon expo a la lumière du jour. Maha et Cassandra devaient y passer également.

J’appelle Maha :

« Je vais au Prague, tu viens ?

-         Oui sur. Il parait qu’il va y avoir un couvre-feu sur Beyrouth.

-         Ah bon, mais quand ?

-         Je sais pas, peut-être maintenant.

-         -OK, laisse tomber le Prague. On sort pas. Bisous ».

J’appelle Cassandra également pour lui faire part de la nouvelle, et me rends chez moi. Tout en terminant mon petit bagage, j’appelle des taxis. Etre coincée à Beyrouth, toute seule dans l’appartement, sans possibilité de partir, sans télévision (ce qui en temps normal est une bénédiction), non merci. Je vais chez tante Hélène

Jeryes taxi n’est carement pas joignable.

1213 allô taxi répond : « Vous allez ou ? Gharbie (Beyrouth ouest) ? Non tous nos taxis sont pris. »

Je ne vais pas a Beyrouth ouest, je suis à ce qu’on appelait Beyrouth Ouest avant 1991. Le vocabulaire du Beyrouth en guerre est de retour en 24 heures, l’ouest (musulman), est (chrétien). Depuis que j’habite Beyrouth en 2004, je n’avais jamais entendu ça, même si c’est présent dans la plupart des esprits.

« Non, je vais à Hazmieh, Fiyaddieh ».Tante Hélène habite exactement entre le quartier Hezbollah et le ministère de la Défense. Pas terrible.

« Désole, nous n’avons pas de taxi en ce moment ».

Salaud. Je rappelle. Utilise tous les talents de persuasion découverts pendant mon projet d’aide aux sans-papiers.

« Ecoutez, Monsieur, nous faisons toujours appel a vous. Ce n’est pas juste de nous éconduire seulement quand on a besoin de vous. Si vous m’avez demandé ou j’allais, c’est qu’il y a des taxis.

-         Oui, euh, ou allez-vous ?

-         Hazmieh, mais il peut m’emmener n’importe ou entre ici et Hazmieh, et je me debrouillerai.

-         OK, je demande. Non, il n’y a personne.

-         S’il vous plait, n’importe ou.

-         Oui, je demande et je vous rappelle

-         Non j’attends. Voyez s’il y a quelqu’un.

-         Bon OK ».

Ca y est, je l’ai mon taxi. Tout en discutant j’ai pris mon sac, je me suis changée.

Partir avant être coincée, dans un endroit avec la télé et des gens qui savent ce qu’il faut faire, voilà l’urgence.

Le taxi arrive et m’emmène jusque chez Tante Hélène « La compagnie ne veut pas nous obliger, rapport a leurs responsabilités. Mais moi je vous emmène, pas de problème. »
2007_0827Beirut20008-copie-1.JPG

 

Chez tante Hélène, c’est la déprime assurée. Malgré sa gentillesse, la gentillesse et le calme de Titi, la présence de Kamil et Teta, que j’adore, voir toute cette famille assise en permanence devant la tele qui ne montre que des scènes de guerre, en arabe, c’est pas très gai. La nuit, c’est pire. L’aviation israélienne nous survole toute la nuit pour bombarder Dahyeh, la banlieue sud, fief du Hezbollah, a quelques centaines de mètres d’ici. Le bruit des avions et des bombes est incessant ; de temps en temps, lors d’une bombe particulièrement meurtrière tout l’immeuble tremble. Et nous avec.

On est tous réveillés, devant la tele à nouveau.

Vers le petit matin, ça se calme un peu, on va se recoucher.

Je prends ma douche et m’habille. Pas question de se sauver sale et a poil.

Je vais au salon. En robe de chambre, Tante Hélène sourit. "Tu es habillée ?"

Elle a une bonne. Je vais parler avec elle. C’est une Ethiopienne, ça doit être encore plus inquiétant quand on ne connaît pas le pays et qu’on ne parle pas bien la langue.

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 13:51

Mercredi 12 juillet, le matin au bureau a Sanayeh. On entend des tirs, rien de bien anormal a Beyrouth : mariage ? pétards ? C’est aussi la saison des « graduations » (fin d’études dans les universités anglophones). D’ailleurs ce soir je suis invitée à la cérémonie de remise de diplôme de Louay, aux côtés de ses parents et de sa fiancée.

 

Dans la matinée, Eric téléphone, affolé: « Le Hezbollah a enlevé deux soldats israéliens, il y a des tirs de DCA a Beyrouth. Eric est en France, il écoute France-Info et sait parfois avant nous ce qui se passe au Liban.

Je m’approche de la terrasse avec mon téléphone portable et lui dit :

« Mais non, écoute, tu entends ? C’est pas des tirs de DCA, c’est des pétards ou un truc comme ça.

-         Non c’est de la DCA, tu te rends pas compte ils ont enlevé des soldats israéliens ! »

Bon, les amis, ce bruit c’est pas des pétards. On allume la télé. On a équipé le bureau d’un téléviseur pour nous tenir informés en cas d’incidents (et notamment pendant toute la campagne d’assassinat de personnalités étiquettées anti-syriennes l’année dernière). Il apparaît que suite a l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens en territoire israélien, les habitants des quartiers chiites tirent de joie.

DCA ou tirs de joie, on peut se prendre ça sur la tête. Je demande à Louay d’appeler Ibrahim et Cassandra qui sont dehors :

« On ne circule plus. S’ils sont plus prêts de chez eux qu’ils rentrent chez eux, s’ils sont plus prêts du bureau qu’ils viennent ici. »

Je laisse un message sur le répondeur d’Arne. Notre directeur sait toujours ce qu’il faut faire, que va-t-il nous conseiller de faire cette fois-ci ?

Arne est en vacances, il nous fait appeler immédiatement par Copenhague : « Fermez le bureau, je rappelle Cynthia dans l’après-midi ».

 

Je dois déjeuner avec Raed, le patron du café de Prague ou sont exposées mes photos de Chine. Je décommande, impossible de laisser les collègues dans cette incertitude et aller tranquillement déjeuner. « On se rappelle !» Je ne sais pas encore qu’on ne se reparlera que la veille de mon évacuation, et qu’on ne se reverra pas.

Maha avait prévu d’inviter toute l’équipe à déjeuner (elle a gagné un pari sur la finale de la coupe du monde France-Italie) et elle est contente que je reste avec eux. On ne réalise pas encore la gravite de la situation. Elle nous commande un super repas de chez la Piazza, un des meilleurs restos italiens de la ville. Ce sera mon dernier moment heureux a Beyrouth. Toute l’équipe attablée, en train d’engloutir un délicieux repas et de blaguer :

« Et demain, qu’est-ce qu’on fait ? On s’appelle ?

-         Et si le téléphone ne marche plus ?

-         On emprunte celui de Dany (on imagine déjà un Israélien chez nous).

-         Pourvu que ce ne soit pas celui de Haidar ! (ou un Hezbollahi…).

-         Je vous appellerai avec le porte-voix (depuis qu’on a commencé le tournage de notre documentaire sur les réfugies sans-papiers, Ibrahim s’amuse sans cesse avec le porte-voix au bureau : « Untel est aux toilettes ! Mireille veut-elle un sandwiche de labneh ? »). »

 

Tant qu’il y a de l’électricité, j’en profite pour envoyer mon rapport de fin de mission a Copenhague et à mes collègues de Amman et Koweït, ainsi qu’a ma remplaçante qui vient d’être sélectionnée et doit arriver la semaine prochaine pour la passation.

 

Je rentre chez moi, le voisin arménien toujours à son balcon me parle de l’arrosage des plantes (un de nos sujets de conversation de part et d’autre de la petite rue). Ouf ! Ca ne doit pas être si grave s’il est toujours préoccupé par les plantes.

J’écoute la radio, je bricole un peu (je suis en train de faire mes cartons en vue de mon départ le 1er août), j’échange quelques mails avec ma remplaçante pour fixer sa date d’arrivée. « En fait, tu devrais prendre une assurance annulation. Et peut-être même reporter de quelques jours. Je t’envoie un peu de lecture entre-temps, nos derniers rapports, notre nouveau projet, nos lettres d’information ».

La responsable de l’information de l’Union européenne veut fixer la date de l’interview avec l’ambassadeur pour notre documentaire. « Euh… on peut dire lundi si tout va bien ? Je vous envoie les questions d’ici à vendredi. » Bizarre, ils n’ont pas l’air inquiets. Se peut-il que la responsable de l’information ne soit pas au courant ? Se peut-il que tout se calme rapidement ? 

Bien sur on échange des mails avec Filip et Nada. Nada est révoltée parce qu’une nouvelle fois la saison touristique va être perturbée, alors que l’économie libanaise a grand besoin de se remettre de l’après-guerre. Nada est a Singapour, elle doit arriver le 15 et nous allons voir Feyrouz à Baalbek, pour les 50 ans du festival. Feyrouz avait chanté il y a 50 ans à Baalbek, elle ne se produit plus qu’exceptionnellement en public.

 

Je déconseille fortement à Cassandra de dormir chez elle à Sabra. Quand les Israéliens sont en colère on ne traîne pas dans les camps palestiniens. Elle va dormir à Hamra. On reste en contact, on se verra demain. Mireille aussi veut revenir à Beyrouth demain, au bureau s’il est ouvert ou ailleurs.

 

Arne m’appelle : « C’est très grave. Ils ont enlevé deux soldats israéliens. Fais bien attention à toi. D’autant plus que tu souhaites améliorer ta vie… ». Arne est le seul dans mon entourage à avoir saisi la gravité de la situation et à avoir compris qu’une vraie guerre est commencée. Il sait que je pars bientôt pour une année sabbatique, et sens que ma fin de mission ne sera pas aussi heureuse que je le croyais.

 

Ma mère m’appelle : « Pourquoi tu n’es pas chez tante Hélène ? Ne reste pas seule ! »

J’appelle tante Hélène : « Inch’allah il n’y a pas de danger dans ton quartier. Tu es la bienvenue quand tu veux ! ».

Bon, peut-être plus tard.

 

A part la radio allumée en permanence, je ne change pas grand-chose à mes habitudes, je ne sens pas encore la peur. Je me couche tôt, avec un livre de Kundera que je n’ai pas trop aime. Les coups de fil affolés continuent. Je me relève à 22 heures et prépare un petit sac en cas d’invasion, de bombardements. Au cas ou il faut fuir. Habituellement j’ai toujours un petit sac à dos d’évacuation tout prêt, mais dans mes cartons tout s’est disperse.

Deux T-shirts, des tongues, deux slips, ma trousse de toilette, une mini-serviette de chez Nature et Découverte, ou est la mini-radio ? Dans une valise ? Tant pis. De même le drap-housse de chez Nature et Découverte. Et bien sur j’emballe quelques documents et mes clés de mémoire informatique.

Je me recouche. Et je dors plutôt bien, si ce n’est l’angoisse pour Louay, qui après sa cérémonie est allé chercher sa famille au fin fond du Sud du Liban pour les ramener à Beyrouth. Sous les bombes, alors qu’Israël détruisait autoroutes et ponts. Il est parti à 22 heures. A 5h30, un sms : « on est à Beyrouth ». Ouf.

Quels peuvent être les rêves d’un jeune homme qui passe ainsi sa soirée de remise de diplômes ? En quoi, en qui, pourra-t-il croire ?

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 13:20

 3 - Confusion

 

Ce matin, je me suis réveillée et je parlais le grec. Pourquoi le grec ? Certes, je rentrais d’un voyage de quatre jours à Athènes, mais de là à ce que la petite phrase dans ma tête s’hellénise, il y avait de quoi surprendre. Même lorsque j’y avais habité pendant onze ans, il y a bien longtemps, la petite phrase était restée francophone. En quoi ce bref séjour m’avait-il donc tant marquée ? Mystère.

 

A force de voyager, il m’est déjà arrive plusieurs fois de me réveiller sans trop savoir où je suis, ou de vouloir me laver les dents assise sur le rebord de la baignoire… dans un appartement où je n’ai pas de baignoire. Il m’est déjà arrivé de baragouiner dans des langues improbables lorsque je suis réveillée par surprise. Mais la petite phrase en grec ? Non !

 

J’essayais de me faire ces réflexions en français, mais ολα στα ελληvικα μου’ρχωταvε συvεχως.

Cela dura quatre jours. Je commençais à m’inquiéter, vu que je n’entretiens pas d’affinité particulière avec le pays de Melina Mercouri. C’est reparti comme c’était venu. Une intrusion linguistique passagère. Depuis, je me surveille, je guette l’envahisseur glossique. Un moment d’égarement, et hop ! On ne sait qui pourrait en profiter pour s’introduire dans le secret de mes pensées les plus intimes, les dénaturant même en les formulant dans une langue ayant ses propres concepts et tabous.

 

Avec peut-être New York, Beyrouth est cependant une des rares villes au monde ou nul ne trouvera étrange cette mésaventure. Bien qu’ancrée dans sa culture montagnarde, ses appartenances religieuses, son caractère moyen-oriental, Beyrouth est en même temps une ville de métissage, où l’on entend dans la rue plusieurs langues, parfois dans la même phrase. De par la qualité des écoles qui enseignent l’anglais ou le français comme co-première langue avec l’arabe pour la plupart, les séjours à l’étranger choisis ou forcés, la présence d’amis ou membres de famille émigrés aux quatre coins du monde, les Libanais vivent la mixité culturelle de façon très naturelle.

 

Quelle que soit votre nationalité, votre chauffeur de taxi vous dira : « Paris ? J’y ai vécu dix ans ! Berlin ? Mon frère y travaille. Rio ? J’y suis né ! » Et de réciter quelques phrases dans votre langue. Plus mystérieuse est la transmission à travers plusieurs générations des mots turcs employés lorsque l’on joue au backgammon – et seulement à ce moment-là car l’envahisseur turc est honni le reste du temps –  pour décrire la combinaison de dés d’un joueur ou une figure particulière.


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Dans la rue, dans les cafés, une foule multicolore emploie l’anglais, le francais, l’arabe et souvent d’autres langues, en même temps. Famille mixtes ? Libanais de l’étranger, revenus au pays ? Libanais éduqués dans des écoles polyglottes ? Difficile de départager, tout cela cohabite, se mélange, s’échange, en permanence.

 

Quoi qu’en disent ses nationalistes de tous bords –oui, même le nationalisme est pluriel ici – Beyrouth est une des capitales du monde.


4 – Inch’allah Boukra

 

S’il y a deux mots que vous retiendrez sans peine de votre séjour dans un pays arabe, ce sont bien ceux-ci: Boukra (demain) et Inch’allah (si Dieu le veut). La combinaison des deux n’annonce rien de bon.

 

La première fois que l’on m’a dit Boukra, j’ai cru que le type allait réellement venir le lendemain. J’ai attendu.

 

Je venais d’ouvrir un bureau à Beyrouth, et il me fallait le meubler, l’équiper, mettre l’électricité aux normes quant je réalisai que le courant était encore au 110 - c’est- à -dire le système d’avant-guerre, trouver une ligne de téléphone et une connexion Internet… que de Boukra et d’Inch’allah m’attendaient !

 

Le premier jour, j’ai gardé mon sang-froid et me suis dit qu’il allait venir le lendemain. Mais le lendemain, rien. Ce qui m’étonnait quand même, c’est qu’il avait mon numéro de téléphone portable et aurait pu me contacter en cas de problème. Au bout d’un moment, agacée, je l’appelle moi-même et demande d’un ton sans appel pourquoi le meuble n’est pas livré.

« Quel meuble ?

-         Mais enfin, je suis venue dans votre boutique, j’ai avancé la moitié de la somme pour un meuble à livrer hier, et vous ne m’avez même pas appelée ! »

 

Ah ! Je me rappelle ces moments, qui me font sourire maintenant. Comme j’étais naïve et impatiente ! C’était avant de comprendre que Boukra veut dire quelque chose comme : « je suis d’accord sur le principe pour effectuer ce dont on vient de discuter. Si j’en ai l’occasion, si j’ai besoin d’argent, si j’ai du temps, si mon épouse ne m’envoie pas faire des commissions, si je ne reçois pas de demande plus alléchante que la votre, je le ferai un jour. »

 

Quant à Inch’allah, c’est un terme que l’on utilise souvent dans la culture musulmane. Il signifie que tout ce que l’on fait sur terre est soumis à la volonté de Dieu. Il serait trop présomptueux –et téméraire- voire blasphématoire, de dire : « J’ai décidé de faire ceci ». L’attitude respectueuse commande de dire : « J’aimerais faire ceci, si cela correspond à la volonté de Dieu ».

 

Cette attitude très noble et très modeste s’est avec le temps pervertie de façon à déresponsabiliser totalement le quidam, puisque s’il n’a pas livré les meubles, il y a bien quelqu’un au-dessus de lui qui lui a conseillé que faire la sieste était plus approprié.

 

Un jour, nous organisâmes une réunion avec différents partenaires et spécialistes dans notre domaine. Le délai d’arrivée des participants s’étalait sur ¾ d’heure environ. Ce qui semait une belle pagaille entre personnes qui entraient, sortaient, prenaient un café, discutaient à la porte, sans compter les techniciens censés préparer la salle et s’occuper des aspects techniques.

 

Une de ces personnes, un homme d’une trentaine d’année, était habillé d’un style tellement indéfinissable que je n’arrivais pas à imaginer si c’était un technicien pour la salle ou un de nos invites. Mon employé libanais, qui avait envoyé lui-même certaines des invitations et qui le connaissait peut-être, avait disparu comme par enchantement.

Je me dirigeai vers lui pour me présenter. Il se présente à son tour, mais en donnant son nom seulement, et pas sa fonction. J’insiste : « Et… vous êtes participant à cet atelier ? »

-         Inch’allah. »

 

Ce monsieur s’est inscrit à une réunion, il s’y rend, il est déjà dans la salle, il discute avec les organisateurs, mais, sait-on jamais, Dieu va peut-être faire tomber le ciel sur sa tête dans la demi-minute qui suit, l’empêchant effectivement de participer à la réunion qui va débuter incessamment sous peu. Il ne peut prendre le risque de passer pour menteur ou de s’attirer le courroux d’Allah !

 

Pire, si vous demandez quelque chose et que l’on vous réponde « Boukra Inch’allah », alors vous avez très peu de chances que cela arrive, du moins dans des délais raisonnables en termes de vie humaine. La dose de fatalisme que cela présuppose est au-delà de l’entendement de l’homo sapiens moyen.

« Boukra Inch’allah », ça veut dire en gros : « ce serait malpoli de vous refuser quelque chose, alors disons que nous sommes d’accord, mais ne nous engageons pas plus loin afin de préserver nos bonnes relations. »


5 – Toponymie

 

Si vous cherchez une rue à Beyrouth, inutile de vous munir d’un plan pour y repérer l’objet de vous désirs.

Si de nombreuses rues portent effectivement un nom, par une espèce de rejet naturel et permanent de tout ordre et de toute norme administrative, les Beyrouthins utilisent en général d’autres noms que ceux officiellement attribués aux rues.

Ainsi, pour vous rendre rue Gouraud, il faut indiquer au chauffeur de taxi : Gemmayze, rue du Dr Nicolas Rebeiz : montée Joumblatt, rue de Damas : Furn el-Chebbak etc.

 

Même les place les plus connues, les plus symboliques de Beyrouth, portent de multiples noms : la place des Martyrs, de Canons ou de La Liberté ne font qu’une, de même pour la place de l’Etoile, de l’Horloge ou du Parlement.

 

Deux rues échappent à cette rebaptisation systématique : la rue Hamra et la rue Monot, mais dans ce dernier cas la réalité elle-même s’est chargée de pervertir le nom puisque ce bon père jésuite fondateur de l’Université St-Joseph ne savait pas que son nom serait celui de le rue la plus chaude de Beyrouth, où bars et boites se succèdent du haut en bas (il vaut mieux la parcourir de haut en bas, surtout si l’on entre de temps en temps dans l’un de ces merveilleux établissements pour y consommer).

 

Quant à la rue Hamra, du nom d’un de ses premiers résidents, elle a donne son nom à tout le quartier et à ce titre est utilisable pour indiquer où l’on veut aller. Car mieux qu’un nom de rue, ce qui réjouit au plus haut point les Libanais est de donner un nom de direction, de lieu-dit. Là, vous faites vraiment partie du paysage local. Car cela permet ensuite d’entamer de longues digressions qui font passer le temps :

«  Près de l’ambassade britannique - mais l’ancienne.

-         Ah oui ! Et on prend à gauche avant la pharmacie.

-         Exactement. Il y  avait là une boulangerie avant, les meilleurs chaussons aux épinards de Beyrouth !

-         Vous plaisantez ? On venait de Saida pour en acheter. Un jour, l’ambassadeur russe en voulait. Vous la connaissez celle-là ? »

Etc. etc.

 

Si vous n’aimez pas causer, achetez une voiture. Et une assurance-vie. Mais ne cherchez pas les rues sur la carte, vous ne trouverez jamais.


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6 – Loisirs beyrouthins

 

Quels sont les loisirs des Beyrouthins ? Bien sur, il y a tout d’abord le narguilé, que l’on fume chez soi ou dans la plupart des établissements, mais surtout, avec délices, au café Gemmayze ou au café Raouda.

Tout, de la préparation a la consommation, s’inscrit dans le temps oriental, la durée, la joie de goûter la vie, tout doucement. Il faut d’abord sortir l’engin, éventuellement le laver, vérifier que les différentes pièces marchent. En général, on rafistole toujours quelquechose : le raccord entre le vase et le tuyau n’est pas parfait, on insère un morceau de kleenex mouille pour bien rendre étanche le narguilé et ne pas perdre une seule bouffée de délicieux tabac.

Selon le tabac que vous utilisez (« ajameh » ou « mouassal »), la préparation sera différente : il faut tremper dans l’eau le tabac persan pleines feuilles, puis le presser pour ne garder qu’une poignée de feuilles humides, qu’on place sur un support spécial, puis le charbon par-dessus. Pour le tabac « mouassal », une fois que vous avez choisi votre parfum : pomme, cerise, raisin, jasmin…, il suffit de déposer une poignée du tabac colore et poisseux  sur un support différent cette fois (plus creux que pour le tabac persan), de le recouvrir de papier d’aluminium et poser dessus le charbon.

Pour le charbon, il y a différentes écoles : préparer du vrai charbon de bois dans un petit poêle (cela ne fait que prendre encore un peu plus de ce délicieux temps qui s’écoule lentement), ou, si vous etes du genre paresseux, utiliser de petits cylindres de charbon tout prêts.

Apres ces longues minutes, vous pouvez enfin profiter de votre création et la fumer en prenant tout votre temps, seul(e) ou avec des amis.

Vous pouvez aussi déguster le narguilé dans les innombrables bistros, cafés et restaurants de Beyrouth, ou on le prépare pour vous. Le comble de la perfection étant de tirer des bouffées de narguilé en jouant au backgammon et en sirotant de délicieux sirops de fruit, du mate ou une bière Almaza. 

Mais comme a Beyrouth tout est possible, on peut aussi se faire livrer le narguilé tout prêt a domicile. L’étape de préparation ainsi évitée, on peut profiter directement du plaisir que procure cette pipe a eau, et la partager en famille ou avec des amis.

 

Qui n’a jamais vu dans le ciel de Beyrouth un groupe de pigeons voler en cercles au-dessus des toits de la ville ? Un autre loisir dont les origines se perdent dans le passe, que dis-je loisir, un véritable sport de compétition avec ses règles et ses adeptes chevronnes, consiste à élever des pigeons et les livrer à de curieuses actions.

Les éleveurs de pigeons de Beyrouth, qui disposent forcement d’un toit ou une cage abrite les oiseaux, les entraînent à effectuer des vols en cercle au-dessus de leur maison. L’astuce consiste à repérer un autre groupe volant en cercle, et, pas mimétisme, l’attirer au sein de son propre élevage. L’ensemble des pigeons (les votres et ceux voles à votre voisin) tournent ainsi ensemble quelques instants avant de se poser, tous, sur votre toit. Votre élevage est ainsi multiplie par deux ou trois en quelques minutes. Et, qui sait, peut-être avez-vous acquis dans le lot ce magnifique pigeon aux plumes roses aperçu l’autre jour sur une terrasse voisine ?

C’est une compétition a laquelle s’adonnent ces éleveurs corps et âme, et qui justifie bien des sacrifices. Y compris renoncer à être juré, car les éleveurs sont exclus d’office de cette fonction, en raison même de leur activité, dont le vol fait partie intégrante.

Les bouchers partagent cette infamante réputation, puisque la fonction de jure leur est également interdite.

 

 

Mais comment donc passer encore plus de temps a des activités absolument inutiles et délicieusement agréables ? Malgré la saleté de l’eau de mer le long de la cote beyrouthine, malgré le soleil aveuglant, malgré les vagues qui vous éclaboussent à tout instant, la pêche a de nombreux adeptes à Ras Beyrouth, postes le long de la corniche, ou perches sur de curieux supports sous le phare.

De loin, on croit voir des crustacés géants, avec ces longues cannes qui s’agitent et font penser à des antennes. De vieux bidons poses à même la roche, fixes avec du béton coule dessus ou par des liens métalliques, servent de mini-promontoire frappe par les vagues a ces mystérieux pêcheurs. Consomment-ils le fruit de leur pêche malgré l’évidente pollution des eaux ? Ou est-ce simplement un moyen de passer le temps, le visage fouette par les embruns, les oreilles pleines des cris de mouettes ? Ils sont toujours la, quel que soit le temps.

 

 

 

                                                                                    Beyrouth, mars 2006

Par Cynthia Petrigh
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Dimanche 16 mars 2008 7 16 /03 /Mars /2008 12:20

Petites histoires de Beyrouth

 

1 – Le temps cartésien et le temps oriental

 

Olivier était très anxieux. Il repartait tôt le lendemain matin pour Lyon, et je venais de lui annoncer qu’on changeait d’heure cette nuit justement.

Tout un raisonnement complexe et persécuteur s’empara de lui jusqu'à ce que l’évidence s’impose : il lui fallait une preuve de ce que j’avançais. Je ne sais pas, un avis dans un journal, encadré avec écrit en majuscule : « attention, voyageurs français ceci vous concerne », et peut-être un schéma, montrant une horloge avec l’emplacement de l’aiguille avant et après le changement. Quelque chose de concret, irréfutable et accessible à tous, en sorte. Comme la loi en France.

 

2007_1007Beirut20009.JPG Malheureusement, rien ne se déroula comme il l’aurait souhaité. Aucune preuve ne surgit, et son état d’anxiété s’accroissait à vue d’œil. Non seulement il n’était pas sur qu’il fallut changer d’heure, mais surgissait un problème annexe : fallait-il avancer ou reculer l’aiguille ? Vers midi, il était au comble de l’excitation et du trouble. Il était incapable de parler d’autre chose. Nous devions passer par le bureau d’un ami ministre pour retirer un document, puis nous en profiterions pour nous promener dans le centre-ville refaçonné de Beyrouth. Nous pourrions passer chez le grand libraire Virgin, et avec un peu de chance, La Preuve serait là, à la une des journaux locaux et internationaux.

 

Une nouvelle déception attendait mon ami Olivier. L’Orient-le –Jour n’était pas disponible, et Le Monde de la veille n’en parlait pas. L’écrit n’était pas là, aussi il fallait se contenter de l’échange oral avec d’autres humains. Dans un geste de désespoir, confiant toute son angoisse et toutes ses attentes au caissier, il se lança :

-         On change d’heure ?

-         Il faudrait.

-         … ?

-         Oui, pourquoi toujours garder la même heure ?

-         Mais, là, cette nuit, moi j’ai un avion, je vais le rater. Je dois avancer l’heure sur ma montre ?

-         C’est quoi en fait l’heure ? Vous savez, quelle que soit l’heure, ça ne change rien, la vie s’écoule de la même manière pour nous.

 

Voilà qui démontrait en peu de mots ce que j’essayais d’expliquer Olivier depuis le début de son séjour sur l’Orient compliqué. En dépit de son air renfrogné, je ne pus cacher ma satisfaction ni mon admiration devant l’éloquence d’un tel maître. Nous allâmes boire un verre d’arak.


2- Une heure chez la pédicure

 

Aujourd'hui j'ai décidé de me requinquer : j'ai mal aux pieds en plus de tous mes petits soucis du moment. Quoi de plus agréable que de s'offrir une séance de pédicure ? Il y a un salon de beauté spécialisé à 500 mètres de chez moi, à Clemenceau. Je n’ai pas regretté cette décision, j’ai passé de longues et délicieuses minutes dans un bain d’Orient en plus du bain de pieds.

 

Sachant que les Libanais sont tellement polis que même s’il y a une demi-douzaine de clients avant vous ils ne vous mettront pas à la porte mais vous diront : « Je vous en prie, entrez, il y en a pour cinq minutes, vous prenez un café ? », je m’étais munie d’un roman. Et effectivement j’entamai la lecture du dernier livre d’Oran Pamuk en attendant qu’on veuille bien s’occuper de mes délicats orteils.

 

Cependant, au bout d'un moment, je ne pus m’empêcher de laisser tomber la lecture de "Snow" pour observer le ballet des clientes, les conversations en cours, le tout sur fonds de clips en arabe défilant sur l’écran de télévision mural (une minette kitch en sous-vêtements roses se trémousse sur un magnifique yacht blanc), bref un concentré d'atmosphère beyrouthine.

 

Une dame de la soixantaine, avec un superbe brushing décoloré blond et un magnifique châle brodé, fait une entrée théâtrale. Elle vient se faire réparer l'ongle qu'elle a cassé (oui, à Beyrouth ça nécessite le déplacement chez l’esthéticienne). "Regardez, dit-elle en agitant sa main en direction de nos yeux compatissants, ça s’est passé hier, mais je n’ai pas pu venir plus tôt, ma fille voyageait" ajoute-t-elle d’un air entendu.

 

Au Liban, quand un membre de la famille « voyage » (pour partir en voyage, partir à l’étranger), cela sous-entend les heures passées à la cuisine pour préparer le festin qu’on donnera avant le départ mais aussi pour envoyer avec le voyageur un tas de spécialités locales, pour son usage ou pour les parents et amis à l’étranger, ainsi que l’accueil, en tenue impeccable, de toutes les personnes venues souhaiter un bon voyage. Personnes à qui l’on offrira du café, des douceurs, un repas, des rafraîchissements ou des fruits selon l’heure et la durée de la visite. Il est d’usage, alors qu’on a déjà des ampoules dans ses talons aiguilles, de s’écrier si quelqu’un fait mine de partir : « Non ! Déjà ? Restez un peu ! » plusieurs fois avant que l’on n’admette le départ de la personne, et après avoir versé encore quelques pistaches ou offert une dernière boisson. « Mais comment ? Vous venez à peine d’arriver ! »

 

Elle s’assied à coté de moi et après quelques sourires d’usage me demande:

"Vous êtes Turque? »

Moi, un peu surprise (j’ai entendu beau 2007_0905Beirut20012.JPG coup de choses y compris l’inévitable « Vous êtes arménienne ? », à cause de mon mauvais arabe, identifié ici aux réfugiés arméniens, mais c'est la première fois qu'on me la fait celle-là) :

« Euh… non.

-         Elle est française, intervient la patronne qui me voit pour la première fois de sa vie (elle a décrété cela à cause de mon accent, ou elle fait partie des moukhabarats (services secrets)? )

-         Non, je dis ça, poursuit la cliente, parce que vous lisez un livre d'Orhan (comme elle aurait dit: je fais mon marché a l'Elysée tous les matins, pourquoi?)

-         Ah oui, il est Turc, en effet. Et vous, êtes-vous Turque ? Demandé-je au mépris des apparences et en me demandant si elle va se fâcher.

-         Oui, d'origine. Grand-père était Turc, répond-elle dans son excellent français, en fait il est Tcherkesse.

-         Ah, comme c'est intéressant, il y a beaucoup de Tcherkesses en Jordanie aussi, venez-vous de là-bas par hasard? (J’essaie de comprendre par quel itinéraire compliqué cette dame élégante s'est retrouvée au Liban, un de ces détours doit passer par la France, peut-être pendant la guerre du Liban, à moins qu'elle ne fasse partie de la très haute société qui parle français, qu'elle ait vécu ou non en France.)

-         Euh... non... en fait, grand-père était dans l'armée ottomane, c'est à ce titre qu'il est venu à Beyrouth. »

Voilà des envahisseurs élégants.

 

La patronne, elle aussi, a des histoires à raconter. Elle a travaillé en Arabie saoudite, elle s'est convertie à l’Islam pour épouser un Saoudien. Je regarde son décolleté plongeant rose bonbon, sa veste à strass, sa coiffure décolorée (et non voilée, est-il besoin de le préciser) et, oserai-je, oui, j'ose:

« Et… il est là, votre mari?

-         Non. Il est là -bas, il vient tous les six mois.

-         Ah, parfait, voila un mari idéal.

-         Oui, il prend une nouvelle maîtresse tous les deux mois, mais maintenant je m'en fous, du moment qu'il envoie l'argent pour les enfants. Vous savez, il y en qui ne sont même pas belles.

-         Ah bon? Sûrement, par rapport à vous! Mais comment donc le savez-vous? Il les emmène à Beyrouth?

-         Non! Mais, enfin... enfin avant de m'en fiche je le faisais suivre, alors je sais tout. (pas bête, j'espère qu'il a payé pour le salon de beauté). Et vous, pourquoi vous ne vous mariez pas? Vous savez, tous les maris trompent leur femme, il ne faut pas se formaliser.

-         Ah bon? Mais les femmes alors, elles peuvent aussi avoir des amants?

-         Au Liban, non, bien sûr. Mais vous savez, j'ai des copains, bien sûr pas de relations (air entendu), mais parfois je vais dîner avec l'un d'entre eux et mon mari n'a rien à dire, il n'a qu'à être ici. »

J’espère qu'elle ment, elle est jolie et habillée comme la poupée Barbie. Si elle ne trouve pas d'amant c'est à désespérer de la nature humaine.



 

Par Cynthia Petrigh
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